Quelle est la position de l’Eglise sur le linceul de Turin ?

Jacques Suaudeau est prêtre du Diocèse de Grenoble, médecin, ancien research associate aux National Institutes of Health et au Massachusetts General Hospital (Boston, USA), ancien officiel au Conseil Pontifical pour la famille, ancien directeur de la section scientifique de l’Académie Pontificale pour la Vie. Dans une interview à l’1visible librement adaptée ici, il nous rappelait la position de l’Eglise, mais aussi ce qu’en disent les historiens, sans oublier un point de vue scientifique sur sa datation.

La position de l’Eglise

L’Eglise catholique s’obstine-t-elle à vouloir contredire la science en voulant à tout prix prouver la résurrection du Christ par ce simple linge ?

L’Église catholique n’a pas besoin de « prouver » la résurrection du Christ avec le linceul de Turin. L’Eglise ne se prononce donc pas sur son authenticité, mais nous présente simplement l’image du suaire comme évocatrice des sévices subis par Jésus lors de sa passion, ce qui peut porter ceux qui le souhaitent à la méditation.

Voici aussi ce qu’en ont dit les trois derniers papes :

“Le Suaire est une provocation de l’intelligence et un miroir de l’Evangile.”
– Le Pape Jean–Paul II, le 25 mai 1998

“Que nous dit le Saint-Suaire? Il parle avec le sang, et le sang est la vie ! Le Saint-Suaire est une icône écrite avec le sang, le sang d’un homme flagellé, couronné d’épines, crucifié et transpercé au côté droit.”
– Le Pape Benoit XVI, le 2 mai 2010

“Le Saint-Suaire est une icône de l’amour de Jésus qui se donne sur la croix pour les hommes.”
– Le Pape François, le 22 juin 2015

La position des historiens

Pouvez-nous rappeler ce que disent les historiens du linceul de Turin ? Au fond, quelle est son histoire ?

Robert de Clari, chevalier français ayant participé à la quatrième croisade a très nettement décrit un « sydoine » (suaire) « où notre Sire fut enveloppé », exposé en 1204 chaque vendredi dans l’église de Sainte-Marie-des-Blachernes, à Constantinople, qui « se tenait tout droit, si bien qu’on pouvait bien voir la figure de Notre Seigneur ». Il est possible qu’il se soit agi là de «l’image d’Édesse », trouvée dans les murailles de cette ville au VIe siècle après J.-C. et transportée à Constantinople en 944.

Un peintre anonyme en a donné une représentation assez fidèle sur le “Codex Pray”, daté de la fin du XIIe siècle et conservé à Budapest. Par pure fidélité à l’original qu’il avait pu contempler à Constantinople, cet artiste a eu en effet soin de peindre, sur la représentation qu’il donnait du suaire du Christ, dans un dessin figurant la mise du corps du Christ au tombeau, des marques circulaires qui n’avaient en elles-mêmes aucun sens. Or on retrouve ces marques sur le suaire de Turin, où elles correspondent en fait à des traces de brûlures par cierge.

Le Codex de Pray, un document historique

Le Codex de Pray, un document historique (fin XIIe s.)

Cette iconographie du Codex Pray, jointe au témoignage de Robert de Clari, montre que le suaire se trouvait à Constantinople en 1150. Théodore Ange Comnène a accusé les croisés de s’être saisi du suaire lors du sac de Constantinople et de l’avoir porté à Athènes. Le responsable du vol aurait été le chevalier Othon de la Roche, qui commandait le corps bourguignon chargé de la garde de l’église Sainte-Marie des Blachernes lors du sac.

Othon aurait ensuite porté la précieuse relique d’Athènes en France, lors de son retour au pays, après 1224, et l’aurait secrètement déposée dans le château familial. Ce secret était nécessaire pour éviter que lui-même et ses descendants n’encourent les graves sanctions décrétées par le Pape Innocent III à l’encontre de ceux qui se trouvaient possesseurs illégitimes des reliques volées à Constantinople. L’arrière-petite-fille d’Othon et son héritière en ligne directe, Jeanne de Vergy, aurait pu ainsi se trouver détentrice du suaire, et le donner au chevalier et porte-oriflamme de France Geoffroy de Charny, qu’elle avait épousé en 1341. Devenu possesseur légitime du suaire, celui-ci aurait été libre de l’exposer au public dans la collégiale de Lirey, édifiée en 1353.

Un moyen scientifique permet de vérifier que le suaire a eu une existence hors d’Europe, avant 1355, et donc qu’il n’a pu avoir été « fabriqué » en Europe occidentale. Il s’agit de l’étude de l’ADN végétal (1) et humain (2) dans les poussières présentes dans le suaire et recueillies par aspiration (3). Celles-ci montrent que le suaire a beaucoup voyagé et a recueilli des débris de plantes méditerranéennes et aussi d’espèces végétales ayant leur lieu d’origine en Asie et au MoyenOrient. Par ailleurs, l’étude de l’ADN humain présent dans ces poussières confirme que le suaire a été manipulé par un nombre considérable de personnes, les unes appartenant au stock humain de l’Europe de l’Ouest, les autres appartenant au MoyenOrient, à la péninsule Arabique et au sous-continent indien. Les auteurs jugent possible la fabrication du suaire dans une manufacture indienne, puis son transport et son séjour au Moyen-Orient (Syrie), suivie d’un transport en zone méditerranéenne (Constantinople), avant son exportation vers l’Europe occidentale, et son apparition à Lirey.

La position des scientifiques sur sa datation

Mais alors, quid de la datation au Carbone 14 ? N’est-elle pas complètement irréfutable, scientifiquement ? D’autres éléments scientifiques peuvent-il éprouver cette fiabilité ?

Pour vérifier que la datation au carbone 14 avait donné un résultat erroné, les scientifiques ont eu recours à d’autres modes de datation, moins précis, mais qui ont une valeur comparative. Une première méthode passe par la mesure du taux de lignine/vanilline dans les fibres de lin du suaire. La lignine se perd au fil du temps dans les textiles. Si le suaire avait été produit entre 1260 et 1390, les fibres de lin du suaire devraient encore contenir de la lignine et avoir retenu 37 % de leur valinine. La disparition de toute trace de vanilline dans les fibres venant du suaire montre que celui-ci est bien plus âgé que ce qu’indiquait le test au radiocarbone dit Carbone 14. Une autre méthode passe par les études en spectroscopie vibrationnelle (4) qui permettent d’établir des courbes de corrélation entre les différences de spectre et l’âge d’un tissu.

En 2013, G. Fanti et P. Malfi (2013), par spectroscopie (5) donnent une datation de 300 avant Jésus-Christ (±400). Par spectroscopie Raman, ils donnent un âge compris entre 898 avant J.-C. et 517 après J.-C., soit 200 avant J.-C (±500). La même année, P.Malfi, par une méthode de datation des fibres textiles à partir de leurs propriétés mécaniques (1), a trouvé que les fibres du suaire de Turin donnaient une moyenne de 372 après J.-C. (±400), avec un niveau de confiance de 95 %. On est très loin des résultats de la datation au Carbonne 14 de 1988, et qui situaient l’origine du linceul entre 1260 et 1390 !

 

Outre la datation, l'analyse scientifique du linceul dévoile bien des éléments concordants avec la crucifixion d'un homme (voir notre enquête)

Outre la datation, l’analyse scientifique du linceul dévoile bien des éléments concordants avec la crucifixion d’un homme (voir notre enquête)

Pour aller plus loin :

 

Notes

(1) Chloroplast DNA

(2) human mitochondrial DNA haplotypes

(3) Barcaccia et al., Scientific Reports vol. 5, oct. 2015

(4) Spectroscopie FTIR (Fourier Transform Infra Red spectroscopy) et spectroscopie FT-Raman.

(5) Spectroscopie FTIR-ATR (Attenuated Total Reflectance)

(6) MMPDM (Mechanical Multi-Parametric Dating Method)

© 2019-2020 Linceul de Turin | Par Lights in the Dark.
Top
Nous suivre :