Pourquoi l’analyse au carbone 14 est-elle contestée ?

Bonus de l’historien Jean-Christian Petitfils tiré de son livre Jésus : en annexes, se trouve tout un chapitre intitulé Les reliques de la Passion. Il y est largement question du linceul de Turin : extraits choisis. Après les recherches scientifiques, la question de l’analyse au carbone 14.

Le test du carbone 14, effectué par trois laboratoires spécialisés, Oxford, Zurich et Tucson, dont les résultats ont été annoncés le 13 octobre 1988, est venu ébranler les premières conclusions des recherches scientifiques sur le linceul de Turin : le linceul ne remonterait pas au-delà du XIII ou XIVe siècle. Selon ce procédé, qui évalue l’âge des objets grâce à la vitesse de détérioration de l’isotope radioactif du carbone 14 qu’ils contiennent, le lin du tissu aurait été récolté entre 1260 et 1390. Le linceul n’aurait donc pas pu envelopper le corps du Christ. Il s’agirait d’une contrefaçon, d’une mystification particulièrement réaliste puisqu’elle intègre toutes les données historiques et archéologiques connues de la Passion et en ajoute d’autres, oubliées, comme la technique de crucifixion à la romaine. La nouvelle, diffusée par les médias du monde entier, fit l’effet d’un coup de tonnerre. À première vue, tout paraît simple.

Reconstitution du visage de l'homme du linceul

Reconstitution du visage du linceul de Turin

Le vrai linceul aurait disparu au cours des âges, et quelque moine fanatique d’Orient se serait ingénié à en fabriquer un autre en torturant et crucifiant un homme ressemblant en tout au Christ. Crime atroce pour un trucage lucratif. Tout paraît simple. Et pourtant, rien, absolument rien ne l’est ! À partir du moment où l’on admet son origine médiévale, les difficultés commencent, car il faut récuser ou relativiser les solides expériences antérieures qui conduisent à des conclusions incompatibles.

Outre le trouble créé dans l’opinion, le résultat des laboratoires fut sérieusement contesté par le reste de la communauté scientifique qui s’était occupée de la relique, déclenchant vives discussions et polémiques ardentes. Les conditions plus que légères dans lesquelles l’expérience a été faite lui enlèvent une part de sa fiabilité (1). Très vite, il apparut que les fourchettes de dates résultant des calculs des laboratoires n’étaient pas homogènes, malgré l’identité des méthodes de comptage utilisées : les chiffres d’Oxford (1262-1312) ne se recoupaient pas avec ceux des deux autres laboratoires (1353-1384). Au lieu de conclure selon le test de Pearson (sur la variable Khi2) que la dispersion du C14 était hétérogène sur le linge à 95,7 %, comme devait l’établir Philippe Bourcier de Carbon, polytechnicien et statisticien professionnel, la commission chargée d’harmoniser les résultats combina artificiellement — et fort opportunément — une moyenne hors limites, permettant de situer l’origine du linceul dans une des périodes historiques pour lesquelles on manquait d’informations (celle précédant sa réapparition dans l’église collégiale de Lirey en Champagne en 1357).

Gardons-nous de crier au complot et de mettre en cause l’honnêteté et le sérieux de ces laboratoires réputés. S’il y avait eu substitution d’échantillons, les résultats auraient été plus cohérents. Mais, indépendamment de ces erreurs méthodologiques, il est de fait que la fameuse méthode d’analyse au C14, mise au point en 1955 par William Libby, n’est pas d’une fiabilité absolue. Elle nécessite un long travail de nettoyage et de décontamination des échantillons, puis de traitement des données brutes, de calibrage des résultats, de calculs au cours desquels sont éliminés des chiffres jugés a priori aberrants. Les solvants prévus par des protocoles standards ne sont pas toujours adaptés à de vieilles pollutions. Des approximations ou des erreurs peuvent se glisser au cours du processus. L’interprétation du résultat peut être influencée par la connaissance historique de l’échantillon, car les tests se font rarement en aveugle (2).

En bas à droite, la zone choisie pour le prélevement pour l'analyse au carbone 14

En bas à droite, la zone choisie pour le prélevement pour l’analyse au carbone 14

 

Les revues scientifiques spécialisées ne cessent d’égrener les erreurs, présentant des écarts de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers d’années (comme pour les peintures rupestres de Lascaux ou ce cor viking remontant aux années 1500 et daté par le C14 du XXIe siècle !). « Lorsque le C14 a donné 4000 ans avant Jésus-Christ pour le siège romain du gué du Plantain, dans le Hainaut, écrivent Jean-Maurice Clercq et Dominique Tassot, les archéologues n’en ont pas conclu que Jules César était né au cinquième millénaire ; ils ont écarté le résultat en estimant qu’une quelconque contamination rendait la méthode inapplicable. » (3)

Beaucoup jugent que ce procédé d’analyse, relativement fiable pour les bois et charbons de bois, est loin de donner des résultats aussi sûrs pour les ossements ou les vieux tissus, surtout s’ils ont connu des altérations successives, des rapiéçages et ravaudages.

En 1996, le microbiologiste américain Leoncio Garza-Valdés, de l’université de San Antonio au Texas, repéra sur les fibres du linceul des contaminations bactériennes dues à un champignon, Lichenothelia, formant un « film bioplastique » de nature à charger isotopiquement le linceul en C14 et par conséquent à perturber très sensiblement sa datation (4).

Plus récemment, dans un livre paru en 2010, un Français, Gérard Lucotte, biologiste et généticien spécialisé dans l’étude scientifique des reliques, a trouvé sur des échantillons de poussières prélevés sur le linge des traces très abondantes de carbonate de calcium ainsi que des bactéries et des moisissures en grand nombre, que les protocoles de nettoyage sont incapables d’éliminer totalement. Cette présence, nécessairement, a faussé les calculs (5).

Zone des échantillons pour les différents laboratoires

Par ailleurs, selon une chercheuse italienne, Maria Grazia Siliato, le poids moyen du tissu analysé était de 42 milligrammes par centimètre carré, alors que pour l’ensemble du tissu il s’établissait à 23 milligrammes ! L’échantillon aurait comporté des restaurations sur plus de 40 % de sa surface (6).

En 2004, le professeur Raymond N. Rogers, du Los Alamos Scientific Laboratory, constata, à partir de tests microchimiques très sensibles, la présence de vanilline sur l’un des échantillons prélevés, alors que celle-ci est absente du reste du tissu : il semble qu’on ait voulu appliquer cette substance colorante sur les fils rajoutés, de façon à rendre homogène la couleur de l’ensemble.

En 2008, le nouveau directeur du Radiocarbon Accelerator d’Oxford, le professeur Christopher Bronk Ramsey, constatant les discordances entre les conclusions du C14 et celles des autres analyses scientifiques, n’excluait pas une erreur de son organisme vingt ans plus tôt, se disant prêt à de nouvelles recherches (7). Aveu en demi-teinte fort courageux.

 


Notes

(1) Absence de toute interdisciplinarité, mise à l’écart autoritaire des savants du STURP et des spécialistes de l’Académie pontificale des sciences, non-respect du protocole primitif (prévoyant entre autres des tests en aveugle et interdisant aux laboratoires de communiquer entre eux), adjonction au dernier moment d’un quatrième échantillon non prévu datant de la fin du XIIIe siècle, non-publication des chiffres bruts et du rapport complet par la revue Nature, où l’on se contenta d’un mince compte rendu de quatre pages… Voir Prélèvement sur le linceul effectué le 21 avril 1988 et études du tissu, actes du Symposium scientifique international de Paris sur le linceul de Turin, 7-8 septembre 1989, O.E.I.L., 1990 ; voir également l’enquête d’Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l’épreuve de la science.

(2) Marie-Claire Van Ossterwyck-Gastuche, Le Radiocarbone face au linceul de Turin, Paris, F.-X. de Guibert, 1999.

(3) Jean-Maurice Cercaq et Dominique Tassot, Le Linceul de Turin face au C14. Analyse scientifique et critique de la datation par le carbone 14, Paris, O.E.I.L., 1988, p. 35.

(4) Leoncio A. Garza-Valdés et Faustino Cervantes-Ibarrola, « Biogenic Varnish and the Shroud of Turin », actes du Symposium scientifique international du CIELT, à Rome en 1993, Paris, F.-X. de Guibert, 1995.

(5) Gérard Lucotte, Vérités sur le Saint Suaire. Études scientifiques récentes sur le linceul de Turin, Anet, Atelier Fol’fer, 2010, p. 43, 87 et suiv.

(6) Maria Grazia Siliato, Contre-enquête sur le Saint Suaire, Paris, Plon-Desclée de Brouwer, 1998, p. 36-42. Ce point mériterait sans doute d’être vérifié.

(7) Selon le docteur Ramsey, une seule fibre aurait été analysée à Oxford, au lieu des sept prévues. Une analyse effectuée en 2010 par Timothy Jull, directeur de la revue Radiocarbon, à partir d’un fil du linceul prélevé au même endroit qu’en 1988, aurait conduit à une datation médiévale identique aux premières analyses (Science et avenir, septembre 2011). On observera, cependant, qu’une autre analyse, faite en 1982 à la demande du STURP sur un petit échantillon du linceul, conduisait à un résultat incohérent : 200 ans après J.-C. à un endroit, 1000 ans après J.-C. à un autre.

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